Opinion

Les tribus et ethnies sont-elles un modèle dépassé ?

Deux jeunes filles de la tribu Masaï, au Kenya. (Source photo : Tumblr, Pangeen)

Dans un monde en pleine mutation où le choc culturel provoque dans les sociétés modernes de grands bouleversements laissant place soit à l’érosion des valeurs morales, soit à la perte d’identité culturelle, à la dépersonnalisation et au déséquilibre interne qui rendent difficilement maîtrisable l’avenir culturel de certains peuples, cette question sur le modèle africain reste plus que jamais d’actualité. Elle est une question récurrente qui interpelle et interroge les Africains et les Noirs depuis la rencontre de l‘homme Noir avec la modernité. Les pères de la Négritude l’ont pensée avec force et conviction. C’est la même interrogation qu’avait faite sienne la philosophie du « recours à l’authenticité » de Mobutu, aujourd’hui reléguée aux oubliettes de l’histoire, et les théologies africaines lorsque ces dernières parlaient de la notion de « l’inculturation ».

La question est légitime et fondamentale, d’autant plus fondamentale qu’elle est une question ontologique, qui touche et concerne l’être Africain dans ce qu’il a de plus profond, dans son être en tant qu’être, incarné et situé,  né quelque part dans le monde avec ses traditions, ses croyances et sa vision du monde.

La question revient à dire aux afro-descendants : qui êtes-vous au fond de vous-même ? De quelle étoffe êtes-vous ? Que faites-vous de l’héritage millénaire légué par vos ancêtres ? Cet héritage, ce modèle et sa vision du monde vous parle-t-il aujourd’hui ?

Poser cette réflexion en terme de dépassement du modèle tribal ou ethnique africain revient à ne voir dans l’Africain qu’un être complexé, aliéné, déraciné, vidé de son essence existentielle, au point d’affirmer comme Bernard Zra Deli, que « au rythme du brassage culturel, on est porté à croire qu’à la longue, la culture des peuples africains risquerait de disparaître du fait de sa marginalisation, de son abandon par la complicité des Africains eux-mêmes au profit d’une culture pseudo occidentale. »

A cette aliénation supposée des Africains, il convient de rajouter la cabale anti-traditions ancestrales orchestrée et menée aujourd’hui par les églises dites évangéliques qui voient dans nos traditions une sorte de servitude, un mal dont il convient de sortir et de protéger les soi-disant « enfants d’Abraham » et qui semblent affirmer en face du monde que le modèle tribal ou ethnique est un modèle qu’il faut « dépasser »  et bannir au profit du modèle hébraïque.

Selon cette vision de l’homme Africain et de sa culture, «  les Africains ne sont plus eux-mêmes parce que victimes d’une aliénation culturelle causée par un regard tourné vers l’extérieur qui a fini par endormir les consciences et par jouer le rôle de  l’opium du peuple. Au point de constater avec Emmanuel Mounier que « la plupart des Noirs ont honte d’être Noirs, une honte secrète qu’ils ne font pas la leur, mais qui hante jusqu’à leur fierté. »

Dans une certaine mesure, on peut affirmer que ce constat est pertinent à plus d’un titre ; car nombre d’Africains fuient aujourd’hui leur identité, leur réalité culturelle. Nombre sont ceux qui ne savent rien de leur culture, de leur langue maternelle, et que la société africaine d’aujourd’hui nous fabrique des déracinés, des aliénés et acculturés de toute sorte autant que nous les voudrions. Dans une Afrique duale qui a encore la nostalgie du passée et qui embrasse le modernisme dans toutes ses dimensions sans esprit critique, avec parfois l’apparition des élites déracinées, assimilées, extraverties, et coupées de leur peuple, plongée dans une vision déformée et déformante des réalités culturelles du continent, des inquiétudes planent sur le devenir socio-culturel africain.

Mais au fond, à regarder de plus près, malgré le choc culturel mondial, ce modèle reste à jamais vivant et par conséquent indépassable ; même s’il demande sans aucun doute des accordements, comme l’ont fait les Chinois et d’autres peuples qui ont su marier modernité et traditions, je répète et martèle que le modèle tribal et ethnique de la société africaine reste un horizon indépassable à plus d’un titre.

Penser au dépassement ou à la disparition de ce modèle, en effet, c’est faire preuve de l’ignorance des richesses et de l’importance de cet héritage dans la vision et la conception du monde de l’Africain. C’est oublier que l’Africain est un être foncièrement tribal, au sens noble de ce terme, un être enraciné dans ses traditions, dans sa façon de concevoir le monde, de le penser et de le représenter. Sa musique et ses rythmiques, comme ses conceptions politiques et son organisation sociale (et les bases des ses partis politiques) puisent dans cet héritage tribal ou ethnique non seulement des valeurs, mais aussi une énergie nécessaire à leur survie et leur enracinement dans le monde. Un Mandela, bien qu’intellectuel ouvert à la modernité, se définit d’abord comme un fil Xhosa, fils de sa tribu. Sans ces racines tribales ou ethniques, sans ces valeurs traditionnelles qui guident l’homme comme la Torah juive, l’homme Africain est perdu à tout jamais. Car elles sont pour lui une lumière qui l’éclaire et le guide, même à cause de son aliénation et son exotisme, il est devenu sourd à ses appels et ses interpellations.

Ce qui est par ailleurs dramatique et inquiétant à l’heure de la mondialisation, c’est le constat que la plupart des Africains n’ont plus foi en cette « Torah » traditionnelle africaine au profit des modèles d’emprunt et factices venus d’ailleurs. Il suffit de rappeler la cabale de dénigrement des traditions africaines orchestrées depuis longtemps par l‘homme d’Occident et aujourd’hui par l’entremise des églises, surtout évangéliques, qui ne fait que renforcer cette aliénation de l’homme africain et son complexe vis-à-vis des autres cultures, en faisant de l’Africain un simple copieur, un imitateur et un consommateur au rendez-vous du donner et du recevoir.  Quoi qu’on fasse, cet horizon du modèle tribal et ethnique reste à jamais indépassable. Comme le souligne K. F. Hetcheli : « A tort ou à raison donc, les partis politiques pilotés par les politiciens revêtent un caractère ethnique remarquable, dans leurs fonctionnements et organisations structurelles, et aussi dans les milieux où leur côte de popularité est le plus en vogue. Nous pouvons dire que  les dirigeants africains ont tribalisé l’action politique en créant ou en réactivant des stéréotypes ethniques et régionalistes »

Je terminerai ce propos par ce proverbe Mongo qui affirme que « sans racines, un arbre, quelles que soient sa taille et son envergue, finit forcément par dépérir. » Ceci, en effet, pour souligner que nos valeurs tribales et ethniques sont nos racines existentielles et ontologiques, et à ce titre elles sont indépassables et impérissables.

Les tribus et les ethnies restent et resteront encore pour longtemps des berceaux de valeurs dans lesquels l’homme africain se ressource et puise son énergie vitale. Car malgré l’indifférence et l’ignorance de beaucoup, dans nos traditions, dans contes et proverbes, épopées et légendes, nos ancêtres ont tout pensé et codifié. Ils nous ont légué non seulement des valeurs mais aussi une philosophie existentielle, ce que les philosophes africains appellent « une pensée paraméologique » (pensée à partir des proverbes). Cette philosophie et cette vision du monde restent indépassables, car ancrées dans les gênes de l’homme Africain. Elles sont constitutives de son être. Elles sont son âme inaliénable. Cinq cents ans près la traite des noirs, on retrouve des survivances de cette philosophie chez des peuples noirs déportés et disséminés à travers le monde.

La promotion de la culture africaine avec ses problèmes d’aujourd’hui s’impose à nous, Africains, pour la sauvegarder des impasses, de l’oubli et pour nous permettre d’être ce que nous sommes et de devenir ce que nous devons être. C’est un devoir de survie de nos traditions.