Les télés-réalités, zoos humains du XXIème siècle ?

Le bassin du «village sénégalais», Exposition universelle de Liège, carte postale de 1905.

Nous avons longé la Seine, en camion, et on nous a parqués derrière des grilles, dans un village kanak reconstitué au milieu du zoo de Vincennes, entre la fosse aux lions et le marigot des crocodiles. Leurs cris, leurs bruits nous terrifiaient. […]

Au cours des jours qui ont suivi, des hommes sont venus nous dresser, comme si nous étions des animaux sauvages. Il fallait faire du feu dans des huttes mal conçues dont le toit laissait passer l’eau qui ne cessait de tomber. Nous devions creuser d’énormes troncs d’arbres, plus durs que la pierre, pour construire des pirogues tandis que les femmes étaient obligées de danser le pilou-pilou à heures fixes. […] J’étais l’un des seuls à savoir déchiffrer quelques mots que le pasteur m’avait appris, mais je ne comprenais pas la signification du deuxième mot écrit sur la pancarte fichée au milieu de la pelouse, devant notre enclos : Hommes anthropophages de Nouvelle-Calédonie.

[…] Tout le monde nous présente comme des cannibales, les enfants nous jettent des cacahuètes, on prétend que nous vivons avec plusieurs femmes alors que nous sommes tous de fervents catholiques… […] nos compagnes étaient obligées d’exhiber leurs seins, alors que chez nous elles gardent leur robe missionnaire même pour se baigner dans la mer. Les gardiens nous frappent si nous oublions de pousser des cris d’animaux féroces devant les visiteurs ! — DAENICKX, Cannibale, Gallimard, 2000

Le parc zoologique est un lieu curieux. Communément appelé « zoo », il est un lieu dans lequel des espèces animales sont réunies, enfermées dans des espaces clos, pour y être exhibées aux badauds. La réunion de ce riche bestiaire remplit plusieurs objectifs : « le divertissement, la conservation des espèces, la pédagogie et la recherche scientifique. »[1]

Historiquement, le divertissement a toujours été au centre de la réunion de ces espèces. Je pense notamment, à titre d’exemple, aux plus illustres « pièces rapportées » constituant les ménageries de certains rois et empereurs de France, comme le rhinocéros de Louis XV, la girafe de Charles X, ou encore les singes, zèbres, singes, ou casoars de Joséphine de Beauharnais. Sous le Second Empire, Napoléon III décidait d’offrir un jardin mêlant nature, flore luxuriante et animaux exotiques aux parisiens, dans lequel ces derniers pouvaient s’adonner à loisir aux plaisirs du cirque ou des ballades en calèches tirées par des zèbres ou des hippopotames[2]. Cet endroit, le Jardin d’Acclimatation, aujourd’hui accessible par l’arrêt Les Sablons sur la ligne 1 du métro parisien, a pendant une longue période accueilli des expositions coloniales.

Affiche présentant des indigènes au jardin zoologique d’acclimatation

A mesure que le temps passe, que nos instruments se font de plus en plus sophistiqués, que nos diverses techniques sont de plus en plus précises et efficaces, tout ceci est mis en œuvre pour satisfaire nos attentes jubilatoires. Car oui, dans le zoo, tout est mis en place de façon à ce que l’œil du spectateur soit satisfait : peu de recoins pour les animaux pour se réfugier, lumières dont l’intensité et la disposition sont calculées, quasi-disparition des signes visibles de captivité (remplacement de barreaux par des verres, fosses…). C’est un lieu de gestion technique de la survie pour notre amusement, l’objectif étant de reproduire le plus fidèlement possible l’environnement de l’espèce considérée, pour montrer aux curieux la réalité de ce quotidien. C’est ceci qui fait que ces parcs zoologiques sont des « spectacles de la réalité »[1] en ce qu’ils rendent le banal orchestré d’un autrui captif attrayant. Ces lieux par nature, sont morbides.

Ce spectacle de la réalité n’a pas eu seulement pour vedette des animaux, mais pendant plus d’un siècle des êtres humains. Le pionnier de la démocratisation de ce qu’on appelait alors les « expositions ethnographiques » est l’allemand Karl Hagenbeck, qui en 1874 décida d’exhiber des Lapons. Par la suite, ce sont des dizaines d’expositions de ce type qui seront organisées partout en Europe ou aux Etats-Unis, et qui attirerons des millions de visiteurs curieux de découvrir les kanaks, arabes, indochinois, dahoméens ou autres étrangetés de ce monde[2].

Les individus exposés se devaient de jouer un rôle, pour amuser la niaiserie des visiteurs, de « faire le spectacle » en se conformant aux stéréotypes présents dans l’inconscient collectif de ceux qui les contemplent, ce qui contribuait à alimenter ces mêmes stéréotypes :

« Le « Nègre », « l’Arabe », « l’Indochinois » sont des rôles, c’est-à-dire des costumes, des postures, et des modes de vies, construits en fonction du rapport historiquement instauré par les occidentaux avec des peuples conquis ou à conquérir. […] L’évolution de l’imagerie coloniale correspond à l’évolution de l’imaginaire du public occidental qui correspond à la situation stratégique de la colonisation »[1]

Il s’agissait de confirmer les stéréotypes de « l’Européen du XIXe siècle » qui cherche « la réaffirmation de sa puissance perdue »[1], en ce qu’il contribuait à l’évolution de ces populations :

« De même, on comprend comment les villages nègres et toutes les reconstitutions des expositions coloniales – on n’y montrait plus le sauvage, mais l’indigène en route vers « la » civilisation – étaient là pour légitimer la « mission de l’homme blanc » »[1]

Les habitats des individus exhibés étaient reproduits le plus fidèlement possible, des temples étaient érigés, des « villages nègres » étaient bâtis, des souks étaient construits. Il fallait que tout soit le plus conforme que possible à la réalité, pour permettre une immersion totale pour le spectateur, pour permettre son immiscion dans la vie de ces Autres.

La télé-réalité est également un spectacle du réel en ce que ce type de divertissement est regardé à distance comme un spectacle divertissant, et est plus précisément un spectacle zoologique ; il en a la forme, le fonctionnement, ainsi que les résultats.

On peut définir sobrement ce divertissement télévisuel comme une « émission télévisée qui consiste à filmer la vie quotidienne de personnes sélectionnées pour y participer. »[1] C’est l’ensemble des émissions où sont montrés des individus dans des situations banales, savamment travaillées pour apparaître comme telles. La télé-réalité n’est pas Une, on peut la retrouver déclinée en bien des genres : le talk-show dans lequel des individus anonymes livrent leurs expériences et s’expriment sur un aspect de leur personnalité ou de leur vie (C mon choix, Ça se discute), le talent-show, dans lequel sont montrés des gens ayant un talent particulier dans le cadre d’un concours (La France a un incroyable talent, La Nouvelle Star…), ou encore le suivi quotidien de personnes dans des situations ordinaires (Secret Story, Les anges de la TV-Réalité, Les ch’tis, Love Story), ou extraordinaires (Koh Lanta, Pékin Express)…

On peut également différencier ces émissions en fonction de leur objectif : qu’il soit de faire en sorte que le spectateur s’identifie à un Même, notamment dans un environnement extraordinaire (Monsieur ou Madame Tout le monde sur une île déserte, provoquant un intérêt pour les réactions et caractères d’anonymes auxquels on peut s’identifier) ou observe un Autre dans un environnement ordinaire (Monsieur ou Madame Différent.e dans une maison, provoquant un intérêt pour le rôle endossé par cette personne).

Ce qu’il y a de commun entre le Même et l’Autre, est le costume qu’ils représentent, dans l’interaction avec le téléspectateur. Le Même permet de faire totalement abstraction de l’identité de la personne pour permettre au spectateur de projeter sa réalité au sein de l’émission. C’est ce qui nous fait dire « j’aurai pas répondu ça », en regardant Qui veut gagner des millions, ou nous fais souffrir pour certains candidats courageux de Koh Lanta, avatars de nous-mêmes.  L’Autre est celui qui est différent selon un critère déterminé, mis en exergue par le cadre dans lequel il évolue, et classé selon ce critère pour faciliter son identification par le spectateur. Il est le « nègre cannibale », « l’arabe fourbe », « l’indochinois souriant » du siècle dernier, il est le « ch’ti » d’aujourd’hui :

« Ils ont été castés « pour leur accent fort », explique tout sourire Alexia Laroche-Joubert, productrice de l’émission. ‘’Les accents, on a remarqué que ça fonctionne bien à la télé’’ […] Pourquoi des « Ch’tis » ?  Parce que ce sont des gens formidables, généreux, chaleureux. Et parce que les gens du Nord sont d’invétérés fêtards. La nouveauté, c’est que pour la première fois, une boîte de production a ouvertement ciblé cette population déjà largement stigmatisée à la télévision. ‘’On s’est dit que ce serait marrant qu’il y ait un décalage’’, continue Alexia Laroche-Joubert. Propulser des Nordistes dans une somptueuse villa au soleil, pour les entendre dire dès le premier épisode que « dans le Nord l’hiver, il fait tout le temps froid » et souligner que ça fait drôle, quand même, de passer de 17 à 30 degrés. […] ‘’J’adore les clichés’’. Et ajoute, sans complexe : ‘’J’en avais marre de caster des gens du Sud, il n’y a que des bimbos. J’avais des clichés sur le Nord, je n’y serais jamais allée pour faire un casting avant. On va systématiquement dans le Sud parce que les gens y sont hauts en couleur. Mais il n’y a que des cagoles’’ »[1]

Le rapport à l’Autre est plus problématique à mon sens, et se retrouve aussi bien dans le modèle des zoos humains de jadis, que dans les télé-réalités de naguère. Il est celui dont on se moque, dont on étudie les faits et gestes, pour marquer cette altérité, pour afficher cette différence, et d’une certaine manière, pour se réaffirmer dans son soi en opposition avec un non-soi. Cette différence exotique (du grec tardif exô- « au-dehors », exôtikos « étranger, extérieur », à comprendre comme un phénomène culturel de goût pour l’étranger) qui attirait tant, s’il est de plus en plus difficile de la trouver chez l’étranger au sens propre, comme ce fut le cas au temps des expositions coloniales, on la retrouve au sein même du territoire national.

Ces costumes que revêtissent ces anonymes forgent notre vision du réel : l’individu présenté à la télévision comme efféminé & homosexuel (souvent comme seul et unique trait de caractère, comme si cela en était) participe à forger la vision que le spectateur se fait des personnes homosexuelles, et le renforce potentiellement dans son idée de ne pas l’être, sans même s’être questionné sur sa sexualité et ses désirs, mais juste en s’étant comparé au cliché présenté comme étant l’homosexuel type. Tout ceci comme le pygmée congolais qu’on faisait se promener nu et manger de la viande crue, à qui l’on parlait le petit-nègre avec bienveillance sans questionner le caractère raciste de la démarche a participé à forger le stéréotype du noir-sauvage-cannibale, encore reproduit récemment.

Une publicité de 1985

Au milieu et à droite : une publicité « Apéricubes » de 2002 dans laquelle deux blancs débarquent sur une ile déserte, peuplée de cannibales (incarnés par des acteurs grimés en noirs), avec un canoë plein de ces petits fromages. Une fois l’apéro terminé dans une ambiance de fête, un Blanc demande ce qu’il y a à manger pour la suite : tous les regards se tournent vers lui, il est le dîner.

Dans un certain type d’émission susmentionné, le parallèle avec le zoo humain est d’autant plus frappant qu’on produit un habitat pour les individus, qu’on les filme en tout temps, en tout lieu, excepté dans les sanitaires (fort heureusement, mais tout de même dans les douches…) ; qu’il est proposé aux téléspectateurs d’interagir avec les individus exposés avec les votes par téléphone, forme moderne de la friandise qu’on tendait au sauvage dans sa cage.

D’aucuns objecteraient que le parallèle n’a pas lieu d’être, étant donné que les participants à ces émissions ont choisi librement d’y prendre part, et que ceux-ci en tirent un bénéfice, pécuniaire ou sous forme de reconnaissance sociale.

D’une part, beaucoup des indigènes exhibés lors des expositions coloniales l’étaient volontairement :

« En 1931, il y 450 indochinois et 200 « indigènes » pour l’A.O.F. Le recrutement des figurants est minutieux. Ce sont des indigènes choisis pour leurs bons rapports avec les colons, la plupart sont éduqués à la française, certains sont diplômés et demandent à poursuivre leurs études en France. Ils sont salariés avec des horaires de travail, un jour de congé hebdomadaire, des logements séparés de l’exposition et ils sont suivis médicalement. A leur arrivée, ils ont reçu leur costume de scène pour le spectacle et un habit européen pour le quotidien, bien que toute sortie soit sujette à autorisation. Après leur journée, ils se douchent, se changent, se reposent et dînent dans une cantine spéciale d’un repas « adapté » à leur régime alimentaire. »[1]

D’autre part, comme les participants aux émissions de télé-réalités qui participent pour se faire un nom (qui sera d’ailleurs le plus souvent uniquement un prénom, hautement périssable par ailleurs), certains des individus exposés, ont acquis une forte, bien qu’éphémère notoriété, comme le pygmée Ota Benga ou encore Saartje Baartman, la « Vénus Hottentote ».

Il est intéressant de souligner que dans le cas de ces derniers, leurs fins tragiques (suicide pour le premier, car il ne pouvait retourner sur ses terres natales, et morte seule à Paris pour la seconde) sont assimilables à des destins de participants de la télé-réalité[1].

Affiche présentant Ota Benga au Zoo du Bronx :
« Le Pygmée africain ‘’Ota Benga’’.
Âge : 23 ans.
Taille : 1,50 m (4′ 11″).
Poids : 46,7 kg.
Pris depuis la rivière Kasaï,
dans l’État indépendant du Congo, au sud de l’Afrique centrale,
par le docteur Samuel P. Verner.
Exposé tous les après-midis de septembre. »

Le crime contre la dignité humaine représentaient les zoos humains a pris fin trop récemment. En 1994, le Parc Zoologique de Port-Saint-Prière, près de Nantes, a tenté d’ouvrir un « village africain » dans lequel des hommes et des femmes devaient se promener torse nu, sponsorisé par la société Biscuiterie Saint-Michel, pour faire la promotion de sa marque de gâteaux Bamboula[1]. En 2002, un village pygmée est exposé dans un parc animalier à Yvoir en Belgique[2].

Dans ces cas cités, c’est l’indignation populaire qui a mis fin à ces pratiques. Il était insupportable pour des membres de sociétés se revendiquant comme civilisées d’accepter que, sur leur propre sol, des gens soient exposés comme des animaux. Parallèlement, les émissions de télé-réalités sont confortablement installées dans le paysage médiatique, à des heures de grande écoute et s’adressent à un public très jeune (en majorité les 15-25 ans). Au-delà du fond abordé par celles-ci, que j’ai choisi de ne pas aborder, c’est la forme qui est problématique : des gens sont montrés pour leur différence, et les gens s’en amusent. On ne s’amuse pas avec eux, mais d’eux, et cela est communément admis et promu. Que ce soit, ceux qui prennent un plaisir sincère à se retrouver devant la télévision pour suivre les aventures de ces individus hauts en couleur, ou bien les plus cyniques d’entre nous qui « connaissent les ficelles », et qui regardent « pour se moquer parce qu’ils sont trop cons (sic) et que ça [les] détend[s] », le principe ne change pas. In fine, le plus cynique reste le producteur de télévision qui se rémunère sur le temps de cerveau disponible des mêmes téléspectateurs, cynique ou non.

Le zoo humain était limité dans le temps et l’espace, la télé-réalité fait de plus en plus tomber ces barrières spatio-temporelles : la télévision est un meuble comme un autre dans un salon, les réseaux sociaux sont devenus un instrument de promotion et d’interaction constant, au sujet et avec ces émissions. Ceci participe, comme c’était le cas pour les indigènes exposés dans les zoos, à une réification des participants à ces émissions, et ce même après leur diffusion. Le cas de Loana Petrucciani, participante de Loft Story, est particulièrement révélateur : la presse people faisait ses choux-gras de sa prise de poids et de ses tentatives de suicide -signes alarmants de détresse- pour ravir des milliers de lecteurs friands de ce genre de nouvelle. Mais après tout, à ce niveau, était-elle seulement encore perçue comme un être humain, ou comme un simple objet de divertissement ? La question reste ouverte.

Veut-on encore aujourd’hui, observer des êtres vivants dans une banalité mise en scène pour notre bon plaisir ? Se moquer de l’autre, est-ce l’unique, la bonne manière de trouver son identité et ses repères ?

Chacun se fera juge, et trouvera ses réponses, reste que nous sommes les seuls maîtres de notre temps libre, et ce que nous faisons durant celui-ci, en masses, est révélateur de certaines valeurs promues, ou non combattues, au sein de nos sociétés. Si observer des êtres factices, dans des environnements qui le sont tout autant, est un comportement plaisant autant qu’il est exemplaire, qu’il en soit ainsi. 

Le parc zoologique est, décidemment, un lieu bien curieux, mais dorénavant accessible depuis son canapé. A vos télécommandes !

 


Sources :

[1] Page Wikipédia : Parc zoologique

[2] E. BARATAY, Zoos. Histoire des jardins zoologiques en occident (XVI – XXe), Broché, 1998

[1] O. RAZAC, L’écran et le zoo : Spectacle et domestication, des expositions coloniales à Loft Story, Broché, 2002

[2] N. BLANCEL, P. BLANCHARD, S. LEMAIRE, « Des exhibitions racistes qui fascinaient les européens : ces zoos humains de la république coloniale », in Le Monde Diplomatique, 2000

[1] O. RAZAC, ibid.

[1] N. BLANCEL, P. BLANCHARD, S. LEMAIRE, G. BOETSCH, E. DEROO, Zoos humains. De la Vénus hottentote aux reality shows, La Découverte, 2002

[1] D. PHILIPPE, Compte rendu de « Zoos humains. De la Vénus hottentote aux reality shows », in Hommes et migrations, 2002

[1] Encyclopédie Larousse, télé-réalité.

[1] M-H. SOENEN, « Les Ch’tis à Ibiza », télé-réalité affligeante et pas qu’un ch’ti peu… , in Telerama, 2012

[1] O. RAZAC, ibid.

[1] M. FRAT, La tv-réalité responsable de 18 suicides ?, in Le Figaro, 2012

[1] F. LANCELOT, Un safari parc transformé en exposition coloniale, in L’Humanité, 1994

[2] J. MAJERCZAK, Un village pygmée exposé dans un parc animalier belge, in Libération, 2002