Arts & Culture, Philosophie

Introduction à la philosophie africaine : Les problèmes de la philosophie africaine (2/3)

Cyprien Tokoudagba, Acrylique sur toile, 2007. Ce peintre béninois utilise son art pour représenter les symboles de la religion vaudoue. Peut-on réduire la philosophie à la religion ?

Comment définir la philosophie africaine ?

« Tout se passe comme si, en prolongeant la science par l’effort philosophique, l’on voulait, par-delà la saisie intégrale de son esprit absolu et l’entière conscience de son existence sociale, consciemment ou inconsciemment, directement ou indirectement, payer son tribut à la religion. Tout se passe comme si, en face de l’Occident décidé à se définir de plus en plus par la logique, la technique et la lutte sociale, ces penseurs africains et leurs homologues étrangers — s’illusionnant au sujet de l’impact de cet Occident sur l’évolution de l’Afrique, voulaient définir cette Afrique par l’art, la religion et l’harmonie sociale et cosmique, bref par un sacré qu’ils veulent indiscutable. », ELUNGU (Alphonse Elungu Pene), Eveil philosophique africain, L’Harmattan, 1984, 159 p.

Certains philosophes considèrent que la philosophie africaine existe. Mais selon eux, elle serait d’une autre nature : davantage liée à la religion, la spiritualité, l’imagination… Cette position pose de grandes difficultés : elle retire à l’homme africain sa capacité réflexive et elle appauvrit la philosophie de manière générale. La philosophie africaine existe bel et bien, correspondant elle aussi à un effort réflexif et d’esprit critique. Néanmoins, cette déconstruction des préjugés sur la philosophie africaine nous permet de nous interroger sur ce qu’est la philosophie en tant que telle.

La philosophie, une vision du monde ?

Les ethnophilosophies, allant des « philosophies du sauvage » (Brelsford, Radin) jusqu’au conscientisme de Kwame Nkrumah, en passant par la philosophie clanique (Possoz), la philosophie des nègres (Rousseau) et la négritude (Senghor), conçoivent la philosophie comme une vision du monde. Nées du supposé conflit entre les civilisations africaines traditionnelles et  la civilisation occidentale moderne (si tant est qu’elle existe…), elles ont été produites par des Européens mais aussi des Africains, ayant différentes motivations. En effet, alors que les Européens auraient cherché dans la philosophie africaine un refuge par rapport à une pensée occidentale d’une modernité effrénée et effrayante, l’Africain, dans cette déchirure psychologique et culturelle, aurait été contraint de mieux comprendre son mode civilisationnel traditionnel, à l’heure des indépendances et des fondations nationales. Ces deux tactiques aboutissent cependant au même résultat : elles considèrent la philosophie comme un « un ensemble d’idées, un système logique, une philosophie complète de l’univers, de l’homme et des choses qui l’environnent, de l’existence, de la vie, de la mort et de la survie, une ontologie logiquement cohérente » (Tempels, La philosophie bantoue, p.54). Selon eux, le rôle du philosophe est moins de produire des connaissances à l’issue d’un raisonnement, mais plutôt d’identifier des traits culturels présents dans un peuple ou une société et de les rassembler dans un système cohérent de pensée, qui serait l’ « âme » philosophique de ce groupe.

C’est une des premières symboles de l’oppression des esclaves, choisi par la Société pour l’Abolition de la Traite en 1787 à Londres. Elle a ensuite notamment été reprise par le mouvement de la négritude avec le même message : l’homme noir doit être traité comme un homme à part entière.

Cependant, ce mouvement peut être considéré comme proprement philosophique puisque, d’une certaine manière, il correspond à une certaine définition de la philosophie, considérée comme une pensée argumentée et cohérente. Effectivement, ces philosophes contestent la définition de la philosophie telle qu’elle est donnée par l’Occident, celle-ci ne permettant pas d’intégrer la philosophie africaine. Dans ce but, on peut effectuer deux stratégies : soit, on cherche à montrer que la philosophie africaine est « la même » que la philosophie occidentale ; soit on décide de critiquer la philosophie occidentale en expliquant qu’elle est réductrice. Senghor, en réalisant cette seconde stratégie, s’appuie notamment sur des philosophes occidentaux comme Garaudy. Garaudy pense ainsi que réduire la philosophie à celle de l’Occident est un « rétrécissement effrayant de la conception même de la philosophie » car elle ne s’occuperait plus de « la vie, la plénitude et sa totalité » et uniquement de « l’intelligence » et de la logique 1.

Néanmoins, ce type de philosophies pose une série de problèmes. D’une part, elle enferme la pensée africaine dans une essentialisation, c’est-à-dire que celle-ci n’aurait pas changé depuis le début de l’humanité et elle serait incapable d’évolution… D’autre part, comment considérer que la philosophie relève d’un système de croyances partagées alors qu’elle suppose un esprit critique et une remise en question des dogmes ? Enfin, prendre une définition aussi large de la philosophie pour y inclure la « pensée des peuples africains », revient à laisser entendre que la philosophie africaine ne serait que cette dimension spirituelle, mythique, religieuse, ce qui contredit profondément le concept de philosophie et renie à l’African la capacité d’intellect… 

La philosophie africaine, une pensée mythique ?

Le problème des mythes concernant la philosophie est le suivant : d’une part, ils peuvent être utiles à la philosophie dans la mesure où ils permettent d’ancrer dans la mémoire des arguments rationnels qui, quant à eux, exigent une explication longue et difficile ; mais d’autre part, ils sont par essence imaginaire et ne s’appuient sur aucune source fiable puisqu’ils n’ont pas cette visée de vérité. Alors, doit-on les utiliser en philosophie ? 

Mami Wata est un des mythes issus du Vodoun et partagés en Afrique de l’Ouest, du centre et du Sud, dans la diaspora africaine, les Caraïbes, et dans certaines régions d’Amérique du Nord et du Sud. 1987 Pigment, Collection de Herbert M. et Shelley Cole, par Don Cole

Affirmer que la philosophie africaine est mythique revient à dire qu’elle correspond à une période antérieure en Europe et donc à la situer dans une vision évolutionniste de l’histoire, ce qui est très problématique… Selon Howlett, l’Afrique traditionnelle correspond à la première période de la Grèce antique, caractérisée par une parole qui vise à « maintenir l’ordre d’une totalité socialo-mythico-religieuse ». Il oppose ainsi le discours « magique » africain et le discours rigoureux occidental : d’un côté, le premier articule le sensible, l’opaque, le symbolique ; de l’autre, le second s’affirme contre l’existence, le symbolisme et l’opacité du réel. L’attitude de recul serait absente de l’homme africain qui ne ferait que consentir à un ordre donné, qu’il ne peut en outre remettre en question ; la preuve en serait les langues africaines elles-mêmes qui contiendraient des traces de cette pensée africaine.

En effet, on affirme souvent que la philosophie est née en Grèce ancienne 2 et que l’histoire de la philosophie se distingue en trois périodes autour de la personnalité de Socrate — excluant de fait les philosophies non occidentales — que sont la période présocratique, la période socratique et la période postsocratique. Pendant la première période, selon P.E.A. Elungu et Jacques Howlett, la pensée est inconsciente d’elle-même, elle ne fait que contempler naïvement le monde et ne remet jamais en cause ses sensations. Les mythes sont les fondements de cette pensée et s’imposent par la croyance et la tradition. Le penseur de cette époque ne cherche pas le vrai : son rapport au vrai est direct et il est de l’ordre du dire, celui-ci ne présupposant pas la conception de vérité telle qu’on l’entend majoritairement aujourd’hui (c’est-à-dire en termes d’objectivité, communicabilité, non-contradiction, cohérence, etc). La parole étant sacrée, on ne peut la contester d’autant plus que le poète n’est pas contraint de dévoiler les preuves de ses dires. La parole mythique ne suppose donc aucun retour sur elle-même, aucune critique de son propre fonctionnement, aucune réflexivité, en raison de sa véritable prise sur les choses. Inséparable du comportement, elle est encore mêlée à la nature, au monde : elle considère l’homme comme faisant partie du monde et tous ses éléments ne sont que des signes qui appellent à d’autres signes. De là, en Grèce antique, plusieurs conditions auraient été rassemblées pour que naisse le doute et puisse émerger la philosophie, qui nécessiterait nécessairement le dépassement du mythe. C’est ainsi que l’homme se « révèle à lui-même comme maitre de vérité et de valeur, comme auteur d’une sagesse séparée du monde voire des dieux » : l’homme se voyant enfin séparé du monde, il pourrait fonder une pensée autonome. La période socratique commencerait donc ainsi et consisterait à dépasser cette situation où l’homme gagne en puissance en se rendant compte des limites de l’autonomie humaine (la faiblesse de sa condition, son manque de connaissances, etc). Les philosophes, pendant la troisième période, ne feraient que prolonger Socrate en produisant un système de dogmes et de doctrines.

Néanmoins, cette position pose des difficultés majeures. Tout d’abord, il est nécessaire d’insister sur le fait que le mythe n’a pas totalement disparu après la période pré-socratique, comme le montrent ces deux exemples : le « père de la philosophie » justifie sa posture philosophique par le mythe de l’oracle de Delphes qui aurait dit que Socrate serait « l’homme le plus sage » 3  ; de même, Platon continue d’utiliser les mythes pour fonder sa philosophie, comme celui de Diotime dans Le Banquet. D’autre part, elle consiste à retirer aux Africains une capacité humaine fondamentale, l’intelligence réflexive, et à les fixer dans une histoire intemporelle. Rappelons que l’objectif de cette rubrique est de montrer que c’est un préjugé de penser que les Africains n’ont pas développé d’attitude de retour sur soi et d’interrogation profonde sur leur monde. Cependant, cette interrogation sur la philosophie africaine et la déconstruction de ces préconçus est un moyen pour se questionner plus largement :  l’intelligence réflexive est-elle vraiment supérieure à l’intelligence imaginative ou ne serait-ce qu’un préjugé occidental ? Pourquoi la pensée qui distinguerait les choses et aurait séparé l’homme du reste du monde, le destinant à un programme de domination sur la nature  serait-elle supérieure ? L’imagination ne peut-elle pas permettre aussi de raisonner efficacement, comme le montre par exemple l’usage d’expérience de pensée dans le domaine de la philosophie éthique ?  

Socrate est une figure mystifiée de la philosophie occidentale. Détail du Procès de Socrate – Gravure : François Pierre Peyron, 1790 – Rijkmuseum

La philosophie, une discipline occidentale ?

« Parce qu’un certain Occident s’est attribué la primauté de la Raison, du Logos, il lui est difficilement concevable que la philosophie puisse être autre, c’est-à-dire qu’elle puisse s’épanouir en dehors de son territoire sans n’être qu’une vague copie de ce qu’elle est en Occident. Pour tout penseur inscrit dans la tradition philosophique occidentale, la question de la philosophie africaine est avant tout celle de sa définition et par là, celle de la définition même de la philosophie. Qu’est-ce qui caractérise en propre le discours philosophique et permet que la philosophie soit occidentale, africaine, mais aussi asiatique et amérindienne ? », Séverine Kodjo-Grandvaux, Philosophies africaines, Présence Africaine, La philosophie en toutes lettres, 2013, p.14

Se demander s’il existe une philosophie traditionnelle africaine (rappelons que la réponse est positive) nécessite de s’interroger sur ce qu’est la philosophie. Ainsi, tout le problème se situe dans sa définition et la réponse change en fonction de la réponse donnée. Cependant, il ne s’agit pas de choisir une conception de la philosophie au hasard, selon ce qui correspondrait à ce qu’on a envie d’y voir. Que « l’authentique » philosophie se distingue de manière profonde ou non d’avec la définition aujourd’hui communément admise et produite par la pensée occidentale, cela ne doit pas nous faire incliner à prendre telle définition plutôt qu’une autre. En effet, cela n’aurait pas de sens d’adopter pour ce qu’on appelle aujourd’hui philosophie un autre sens, sous prétexte qu’il correspondrait à la philosophie originelle (ce qui est déjà très difficile de savoir). Ainsi, il serait absurde de considérer comme philosophie les mythes africains et de conclure qu’il y a une philosophie africaine traditionnelle : cela appauvrirait la pensée africaine réduite à un état antérieur de la pensée européenne, qui elle aussi utilisait des mythes de même que cela affaiblirait la philosophie de manière générale qui ne serait plus que des croyances non justifiées. 

Répondons pour le moment que la philosophie se caractérise de manière universelle comme le travail critique sur elle-même et l’effort pour rendre notre existence intelligible, qui suppose un usage de la raison et une remise en cause des préjugés. De là, même si on peut faire un usage rationnel de la religion (comme l’ont montré les philosophes qui tentent de concilier raison théologique et philosophique), il convient d’exclure de la définition de la philosophie les spiritualités qui ne réaliseraient pas d’exercice réflexif sur elle-même. La question du caractère occidental sera examinée profondément dans un autre article concernant les origines de la philosophie ainsi qu’un autre sur les rapports entre religion et philosophie, raison théologique et raison philosophique en Afrique.

La question du caractère occidental ou non de la philosophie est également posée par le problème de l’écriture africaine : comment faire de la philosophie africaine si les mots et les concepts philosophiques sont (soit-disant) occidentaux ? Dès lors, la « philosophie africaine » est-elle une récupération, une transposition avec des catégories de pensées et concepts occidentaux plus qu’une compréhension ? Les positions de Paulin Hontondji et Marcien Towa contrastent avec celle de l’ethnophilosophie qui considère qu’une âme philosophique peut se repérer dans la vision du monde (Tempels, 1945) ou un système linguistique (Kagamé, 1955), se concentrant sur la philosophie du peuple bantou. Il nous faut donc nous interroger sur un deuxième préjugé : « l’Afrique n’a pas de tradition écrite (et ne peut donc pas avoir de philosophie) », ce que nous verrons dans un article futur…


Notes :

Léopold Sédar Senghor, Préface de Alassane Ndaw, La pensée africaine. Recherches sur les fondements de la pensée négro-africaine, Les Nouvelles éditions africaines, Dakar, 1983, p.22
HOWLETT (Jacques) « La philosophie africaine en question », Présence Africaine 2002/1 (N°165-166), p.155-163
3  « Un jour, étant allé à Delphes, il eut la hardiesse de demander à l’oracle (et je vous prie encore une fois de ne pas vous émouvoir de ce que je vais dire) ; il lui demanda s’il y avait au monde un homme plus sage que moi : la Pythie lui répondit qu’il n’y en avait aucun », PLATON, Apologie de Socrate