Gauche et droite sont-elles étrangères à l’Afrique ?

Moïse Katumbi, opposant Congolais, lors du lancement de son mouvement politique « Ensemble » en mars 2018 . (Crédits photos : MUJAHID SAFODIEN / AFP)

« Gauche, Droite, c’est la même chose. Gauche, Droite, y a-t-il autre chose ? » Ce n’est pas la chanson la plus connue de Tiken Jah Fakoly, mais elle gagne à être écoutée. Il y a un goût de « tous pourris », dans son refrain désabusé, qui décrit une classe politique de « vauriens », « qui ne lèvent pas le petit doigt ».

C’est un constat qui saute aux yeux pour tout occidental qui s’intéresse à la politique des pays d’Afrique subsaharienne : le clivage gauche-droite y semble plus faible qu’ailleurs, sinon inexistant. Faut-il y voir, comme l’arguent certains, une grille d’analyse inadaptée aux réalités du continent ? Faut-il y voir, comme les plus cyniques le disent, une politique gangrénée par un réflexe « ethnique », « identitaire » ou « religieux », et hors de toute lutte de classes, et donc d’idéologie ? Faut-il plutôt y voir « la fin de la politique » à l’ancienne, dans des Etats amaigris par les cures d’austérité, où il ne s’agit de mener qu’une bonne ou une mauvaise gouvernance ?

Aucune de ces explications ne semble pertinente.

Certes, on pourra tout d’abord arguer que les termes de gauche et de droite puisent eux-mêmes leurs origines dans la culture occidentale, et plus particulièrement dans la révolution française, il y a plus de deux siècles, dans une monarchie aux antipodes de l’Afrique contemporaine. Cela n’a pourtant pas empêché les valeurs véhiculées par un camp parisien comme un autre d’être revendiquées dans le reste du monde, épousant contextuellement les réalités locales. Les pays africains n’ont pas échappé à ce mouvement, de leur combat contre le joug colonial – bien souvent mené par des mouvements d’obédience marxiste ou socialiste – à leurs premières décennies d’indépendance. Nul besoin de citer Cabral ou Sankara dans les largeurs pour se souvenir de gauches africaines fortes.

La vision purement « ethniciste » est également révélatrice d’une grille de lecture dépassée, et même assez méprisante, dans leur vision d’un continent « insuffisamment mûr » pour la politique à l’européenne, supposément probe et mature. Sans nier que les différentes identités locales puissent certainement avoir une influence considérable dans les processus électoraux africains, celles-ci sont elles-mêmes sous-tendues par des questions qui parlent à tous : celle de la répartition des terres et des richesses qu’elles produisent parmi plusieurs groupes, celle de la domination d’une élite sur une masse, celle, enfin, de l’existence d’une nation dont les frontières, la langue et même la religion ont été imposées par une puissance extérieure. Le problème de cette question réside plutôt dans notre propre regard : depuis l’exploration européenne de l’Afrique, à grands renforts « d’exotisation » et de différenciation vis-à-vis de peuples considérés alors comme inférieurs, le continent continue d’être décrit avec un vocabulaire sui generis. Le regard occidental sur l’Afrique – un regard encore souvent normatif qui continue d’être partout prépondérant dans la production et la diffusion du savoir – a conservé ce réflexe de n’y voir qu’un cas particulier, un pays-continent monolithique et insondable, traversé par des dynamiques étranges qui méritent leurs propres appellations.

La dernière explication est celle qui semble la plus récente et la plus originale. A force d’ajustements, de réformes nécessaires, de « modernisation d’un continent qui en aurait bien besoin », toute querelle idéologique, toute élection un peu trop disputée devient l’objet des plus grandes préoccupations. La stabilité est devenue le maître mot, qu’il s’agisse de justifier la mainmise d’un chef d’Etat sur son pays ou de mettre en garde ceux qui voudraient remettre en question un système monétaire inadapté. Si la Guerre Froide a pu opposer partisans du capital contre ceux du prolétariat dans la plupart des pays africains, le regard technicien n’y verra que des stratégies d’extraversion des uns et des autres, soucieux d’obtenir un soutien financier, militaire ou diplomatique occidental ou soviétique. Une stratégie qui se poursuivrait plus timidement depuis l’affrontement des deux blocs, avec l’affiliation de certains partis présidentiels africains aux internationales socialistes, centristes ou libérales. Mais cette vision digne d’une « fin de l’histoire » accélérée dans laquelle le bien commun ne jaillirait que de la compétence des gouvernants est aussi naïve que pernicieuse. Naïve parce qu’elle retire toute conviction et tout engagement sincère des esprits des stratèges politiques africains. Pernicieuse parce que cette vision technocratique prévaut de plus en plus aussi en Europe, qu’il s’agisse de la gouvernance des institutions bruxelloises ou de la réponse apportée à la montée des populismes par les partis de gouvernement. Mais pas plus en Europe, qu’en Asie ou qu’en Afrique, le « bon sens » et « l’expertise » des gouvernants ne suffisent à assurer leur légitimité et à répondre aux besoins de la politique, qui, rappelons-le, désigne « la gestion de la cité ».

Cela dit, le constat qui nourrit ces trois visions reste le même : les campagnes électorales de nombreux pays du continent se détournent de l’économie, les politiciens et les partis naviguent d’une coalition à une autre avec une fluidité remarquable, et bien habile sera celui qui vous dira si c’est la gauche ou la droite qui gouverne actuellement à Ouagadougou ou Lilongwe.

Ce n’est pourtant pas un prétexte suffisant pour rejeter ce clivage. On peut les renommer comme on veut, en ajoutant ou retirant des nuances nécessaires, on peut les remodeler, les réinventer pour prendre en compte un contexte particulier, parler de progressisme et de conservatisme, de libéralisme et de socialisme, voire même de social-libéralisme, tous ces concepts désignent des lignes politiques aussi universelles que les valeurs et les objectifs qu’ils poursuivent.

La gouvernance actuelle, si technicienne soit-elle, et quelle que soit l’obédience des dirigeants, est profondément de droite dans la plupart des Etats du continent, où les inégalités se creusent sans interruption. Les Etats sont encore soumis aux cures d’amaigrissement budgétaire pour obtenir de coûteux prêts occidentaux, au prix de la qualité des systèmes d’éducation et de santé, qui se développent trop lentement au vu de l’urgence de décupler leurs moyens. La question environnementale est déléguée au privé et aux investisseurs extérieurs moyennant une politique fiscale au rabais, et la gestion en général rentière des ressources n’enrichit qu’une classe unique à cheval entre public et privé. Quant au discours enthousiaste de « l’Afrique émergente » qui résonne depuis bientôt une dizaine d’années, il tend à renforcer une telle débâcle : le continent n’est plus qu’une immense terre d’investissements où il faut balayer fiscalité, douanes et droit du travail pour faire place nette aux entrepreneurs de tout poil, fiers porte-étendards d’un libéralisme assumé.

Le fameux clivage-gauche droite n’a donc rien d’étranger à l’Afrique. Simplement, c’est la droite qui a gagné. Un peu comme dans le reste du monde, au demeurant, malgré la résistance essoufflée des partis de gauche occidentaux, latino-américains ou asiatiques en pleine reconfiguration.

Les gauches africaines ne manquent pas de prétextes pour reprendre corps – comme ailleurs. L’enthousiasme (justifié) autour des taux faramineux de croissance devrait alimenter les débats sur la question de la répartition des richesses, à l’échelle locale comme internationale, et sur le rôle des Etats dans ce processus. La fracture numérique vient accentuer une fracture entre milieux urbains et ruraux, rendant bientôt abyssales les inégalités, en attendant un trop hypothétique ruissellement.

L’expertise d’aujourd’hui qui gouverne devrait crier son nom et sa couleur politique – ou crions-les à sa place – pour qu’une contre-expertise existe. Souffler sur cette poussière technicienne pour remettre en évidence le clivage gauche–droite n’a rien n’inhibiteur. C’est au contraire une façon d’élargir les perspectives politiques en renouant avec un débat aussi nécessaire qu’urgent : que faire pour assurer le bien commun ?

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