Économie, Économie & Finance

Françafrique hier, Chinafrique aujourd’hui ?

Les présidents chinois et tanzaniens, Xi Jinping et Jakaya Kikwete, à Dar es Salaam (Tanzanie), en 2013, lors de la première tournée africaine du président chinois.

En 2017, lors de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) organisée au Gabon, trois des quatre stades ont été construits et financés par la Chine.

Cette même puissance économique va construire et financer un stade olympique de 60.000 places à Abidjan (Côte d’Ivoire), d’un coût global de plus de 1.1 millions de dollars, afin d’abriter les cérémonies d’ouverture et de clôture de la CAN que le pays organisera en 2021.

Début mai 2017, Exim Bank of China, la banque d’import-export chinoise, accordait un prêt d’1.5 milliard de dollars au Kenya pour l’immense projet ferroviaire Standard Gauge Railway (SGR).

Ces actions témoignent de l’avènement de ce que l’on nomme communément aujourd’hui la Chinafrique : un afflux massif de capitaux Chinois en Afrique et des relations bilatérales en pleine croissance. Si l’on s’en tient aux objectifs du Premier Ministre chinois Li Keqiang, qui annonçait en mai 2014 vouloir atteindre 400 milliards de dollars d’échanges commerciaux entre la Chine et l’Afrique d’ici à 2020 ; il convient de s’interroger si cette Chinafrique en pleine croissance, qui place la Chine comme premier partenaire commercial de l’Afrique depuis 2009, serait en phase de remplacer la célèbre Françafrique. Aussi, quelle est la position et la stratégie que doit adopter l’Afrique dans ces relations bilatérales ?

Bien que les grands chantiers chinois sur le contient puissent rappeler des projets similaires de grands groupes français, tels que la construction des 140 kilomètres de voie ferrées entre Niamey et Dosso (Niger) par Bolloré Africa Logistics ; les expressions « Chinafrique » et « Françafrique » n’ont de commun que leur construction grammaticale. 

L’expression Françafrique, énoncée pour la première fois en 1955 par le président ivoirien Félix Houphouët-Boigny, se rapporte avant tout à des relations extra-diplomatiques. Il s’agissait, à l’époque, de la volonté de certains dirigeants africains de conserver des relations privilégiées avec la France, leur ancien pays colonisateur. Sans débattre de ce qu’il faille comprendre par « relations privilégiées », il est aujourd’hui un fait : la Françafrique est un outil de l’impérialisme français. Cet outil fonctionne via la mise en place, dans les anciennes colonies françaises, de mesures tels que les manuels scolaires d’éditions françaises (Nathan), la langue officielle ou encore la monnaie en vigueur (zones Franc CFA), tous dépendants de l’influence voire du contrôle direct de l’État français.

Une conséquence directe et inévitable de la construction d’un tel espace sont des échanges bilatéraux intenses entre les pays concernés et la France. Ainsi, la Françafrique, en tant que relation économique, est une nécessité pour les pays africains concernés et une manne financière pour la France.

Une des raisons de l’investissement dans les pays en développement aujourd’hui est la recherche de diversification. Par exemple, un investisseur cherchera à réduire le risque systémique de son portefeuille en diversifiant ses actifs. Cette recherche de diversification prend tous son sens en temps de crise : l’objectif pour l’investisseur étant d’avoir un portefeuille assez diversifié pour qu’une crise financière n’affecte pas, de manière simultanée, tous les éléments de son portefeuille. Cette approche est d’autant plus répandue que la crise de 2008 a montré les dangers de l’interdépendance des systèmes financiers.

Ici, ce qui pourrait être une opportunité pour toute l’Afrique, n’est saisie que par une partie de cette dernière.

En effet, pour les entreprises de la zone CFA, le fait que le franc CFA soit arrimé à l’euro rend la monnaie des pays de la zone complètement corrélée à la monnaie européenne, elle-même très fortement corrélée aux conjonctures mondiales. Ainsi, un investisseur lambda à la recherche de diversification de son risque systémique préfèrera investir dans un pays ayant une monnaie non corrélée à l’euro et éliminera de facto les pays de la zone CFA. Isolés, les pays de la Françafrique se retrouvent avec peu de choix si ce n’est les financements et les partenariats Français.

La Françafrique économique apparaît donc comme la seule opportunité pour les anciennes colonies françaises dans un contexte de relations d’abord politique, culturelle et sociale, établie et entretenue.

La Chinafrique a quant à elle une toute autre dimension. Si le caractère politique a engendré l’économique de la Françafrique, c’est bien l’économique qui est à l’origine et qui nourrit les relations Chinafrique. La Chine, avec ses plus de 1 milliard d’habitants, est à l’affût de ressources minières et pétrolières. Dans ce contexte, la politique actuelle de la Chine est claire : infrastructures contre pétrole. On peut d’ailleurs constater que la cartographie des investissements massifs chinois en Afrique met en avant l’Afrique du sud, l’Algérie, l’Angola, le Cameroun, le Congo-Brazzaville, l’Egypte, le Gabon, la Guinée Equatoriale, le Nigeria et le Soudan. Soit, les plus grands pays producteurs de pétrole.

Dessin de Gavin Coates, dessinateur, conférencier à la Hong Kong University.

Au-delà de cette recherche de matières premières énergétique et minières qui prime, la Chine, comme tous les pays émergents et développés, conscients qu’un quart de la population mondiale sera africaine en 2050, est à la recherche de débouchées pour ses produits manufacturés. La présence de plus en plus marquante des textiles, téléphones et voitures d’origine chinoise dans les villes africaines en est l’illustration. Pour exemple, des marques chinoises de téléphones telles que Huawei, ZTE, Techno et Itel, sont désormais présentes dans tous les espaces marchands de Douala.

Nous sommes donc face a deux relations très distinctes de par leur origine, leur objectif et leur méthode d’établissements ; bien qu’un point les relie : l’Afrique et l’opportunité qu’elle représente.

Au cœur d’importantes relations bilatérales, il est essentiel de se pencher sur la place de l’Afrique dans ses relations. La Chinafrique n’est qu’un exemple de l’opportunité que représente l’Afrique pour un pays émergent ou développé à la recherche d’un moteur pour sa croissance. L’Afrique est aujourd’hui le seul continent ayant la possibilité à la fois d’alimenter la croissance d’un pays par ses matières premières, et d’entretenir cette même croissance par la mise à disposition d’une consommation massive. L’avènement économique de l’Inde, prochaine frontière de la croissance mondiale, laisse d’ailleurs présager une « Indafrique »  en devenir et non négligeable.

Dans ce monde en pleine effervescence, où les opportunités s’appauvrissent et les choix de destination d’investissement se resserrent vers l’Afrique, il est important pour le continent concerné de faire les bons choix. Cet afflux de capitaux doit être investi dans le but de soutenir une croissance locale de long terme. Il appartient à l’Afrique aujourd’hui de profiter de sa place incontournable pour soutenir une croissance interne, inclusive et de qualité. Cela passe avant tout par la construction d’infrastructures éducatives et sociales. Le secteur du bâtiment est à la troisième place des investissements chinois en Afrique : on parle ici très souvent d’infrastructures architecturales massives ; de stades mais aussi de palais présidentiels comme en Guinée Bissau, au Mozambique et dernièrement au Cap-Vert. Il devient essentiel et primordiale de concentrer la construction vers des infrastructures au service du développement des peuples.

Ainsi, si Félix Houphouët-Boigny, l’une des premières élites du continent africain, a énoncé la Françafrique, au nom des pays africains et populations africaines ; il est souhaitable que ce soit tous les jeunes africains d’aujourd’hui et de demain qui soient en mesure de comprendre, d’énoncer et de construire les relations de l’Afrique avec les pays du monde. Que ceux-ci soient en mesure de participer à l’établissement des règles de l’ «Afrique-Inde» voire de l’ «Afrique-Afrique» de demain ; et ce, en toute connaissance de cause.