Arts & Culture, Cinéma

« Félicité » : le quotidien des femmes et de l’adversité de Kinshasa

Dans Félicité, le réalisateur franco-sénégalais Alain Gomis met en lumière l’héroïne éponyme, chanteuse le soir dans un bar, dont la vie bascule lorsque son fils de 14 est accidenté en moto. Le film est actuellement au cinéma.

Pour sauver son fils et lui permettre de subir une opération chirurgicale hors de prix, jusqu’où une mère droite et digne peut-elle aller ? Cette question simple trouve une réponse ô combien complexe dans la tour de Babel qu’est cette ville de Kinshasa.

Dès le début, son chant puissant qui s’élève de ce bar où elle travaille apparaît comme une ode au drame qui se trame. Dans cette ville de 12 millions d’âmes, pas besoin de comprendre les paroles pour sentir le caractère tragique des vies qui se côtoient. Que ce soit un séducteur impénitent, un policier indélicat ou un père de famille bouillant, cette mère courage dresse tout au long de ce film une carte des multiples facettes de cette ville qu’on appelait jadis « Kin la belle », rebaptisée depuis par ses habitants, comme un pied-de-nez à la fatalité, « Kin la poubelle ». Le spectateur comprendra pourquoi.

Dans ces conditions, trouver les moyens de cette opération vitale pour laquelle les sommes engagées sont disproportionnées par rapport au niveau de vie d’un pays où la survie est la règle et la débrouille le moyen d’y accéder devient une course contre la montre, ou plus exactement une course contre le désespoir. Haletante, au-delà de la rupture, l’héroïne est à l’image de la fatalité que le réalisateur peint avec une sage poésie. Il n’y a jamais de dénonciation bruyante d’une situation, mais bien plus la réalité de vies humaines dans toutes leurs complexités.

Si Alain Gomis nous a depuis longtemps habitués à ses héros mutiques et à ses personnages dont on devine plus la pensée qu’ils ne s’expliquent eux-mêmes, il atteint une profondeur dans cette fiction qui en ferait presque un reportage en immersion. Comme souvent, la proximité avec le surnaturel n’est jamais loin, dans un brouillard spirituel permanent, notre mère batailleuse nous apparaît régulièrement dans un monde double auquel elle seule a accès. Ici, elle dispose d’un contrôle sur les choses, qui s’oppose à son absence de maîtrise dans la vie réelle. Nous ne suivons pas toujours le réalisateur dans ses méandres et sommes parfois perdus dans une profusion d’allégories. De même, certaines longueurs peuvent parfois perdre le spectateur et brouiller quelque peu le propos en rendant la compréhension difficile. En définitive ce film est un bouleversement permanent où il est bien plus question d’entendre, de voir et de se laisser mener que de tout saisir instantanément.