Politique & Société

États-Unis d’Afrique : utopie ou grand enjeu du 21ème siècle ? (1/2)

Drapeau de l’Union Africaine. Il représente la carte vierge d’un continent africain sans frontières et uni. Bien qu’oeuvrant pour la paix et l’unité du continent, l’Union Africaine n’incarne pas pour autant les États-Unis d’Afrique tels que rêvés par les courants panafricanistes. (Source image : Wikipedia)

Si proche que soit encore la conférence de Bandung (1955), qui marqua l’entrée sur la scène internationale des pays du Tiers-monde, ses échos se sont rapidement dissipés et l’Afrique suit désormais sa propre voie. Une certaine solidarité afro-asiatique subsiste certes comme une interpénétration entre l’occident et l’Afrique. Mais, après une période coloniale relativement courte, son « intelligentsia » s’imprègne graduellement d’une doctrine née hors d’Afrique et qui revient y chercher ses sources d’inspiration et ses lettres de noblesse : le panafricanisme. Ce mouvement, au départ d’émancipation américaine, était à son origine une simple manifestation de solidarité des Noirs d’ascendance africaine des Antilles Britanniques et des États-Unis d’Amérique. C’est le même esprit qui anima, en 1963, la création de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA).

L’idée d’unité du continent n’est donc pas nouvelle. Le préambule de l’acte de l’Union Africaine en donne clairement la preuve. On y note que c’est « inspiré par les nobles idéaux qui ont guidé les pères fondateurs de notre organisation continentale et de génération de panafricanistes dans leurs déterminations à promouvoir l’unité, la solidarité, la cohésion et la coopération des peuples d’Afrique et entre les États africains », que les chefs d’États et de gouvernements ont donné un coup d’accélérateur au vieux projet d’union du continent. Dès lors se pose la question de savoir si une Afrique fédérale est possible. Autrement dit, est-il possible de parvenir à un « État fédéral africain » souverain, composé de plusieurs entités autonomes, dotées de leur propre gouvernement, nommées entités fédérées. Si pour certains comme IDE Oumarou, ancien secrétaire général de l’OUA, c’est d’une impérieuse nécessité et un bonheur pour l’Afrique de sonner le glas de sa balkanisation par la fédération des États africains, d’autres, à l’instar de Kamanda Wa Kamanda, ancien secrétaire général adjoint de l’OUA, pensent que l’absence de volonté politique réelle et bien d’autres réalités politiques amènent à croire que c’est une aventure difficultueuse ou simplement vouée à l’échec.

Pourtant, loin d’être un effet de mode ou de simple mimétisme, la vocation de l’Afrique à réaliser sa fédération émane de la tendance naturelle et la logique de toute structure de l’évolution, et se fonde sur le souci permanent de panafricanisme des dirigeants africains qui entendent ainsi lutter contre la balkanisation et la division des peuples africains, afin de réaliser l’unité du continent. Ainsi, cette réflexion qui se veut objective éloigne toute idée de polémique. Elle relève de l’observation et de la simple analyse et vise de ce fait à construire le temple et non des dieux à adorer. Il ne fait l’ombre d’aucun doute que les enjeux structurant le jeu international contemporain laissent croire que la construction d’une Afrique fédérale est plus que nécessaire et très réalisable. Entre travaux de Sisyphe et d’Hercule, le chantier de l’État Fédéral africain oscillerait entre gestation difficultueuse(I) et naissance heureuse(II).

La difficultueuse gestation d’une Afrique fédérale

Facile à lire, facile à comprendre et même à mémoriser, l’acte constitutif de l’union africaine dans sa lettre et son esprit traduit indubitablement la volonté de voir se réaliser les rêves tant bercés par des panafricanistes de toutes les générations. La question de l’opportunité de réalisation d’une fédération africaine ne se pose donc plus. C’est un projet viable et réalisable, certes, mais qui dans son noble cheminement se bute parfois à quelques cailloux rencontrés dans sa chaussure. Une situation rendant sa gestation difficile. Il devient dans ce contexte impérieux de faire une autopsie de ces entraves susceptibles d’entraver l’avènement heureux de la fédération africaine dans l’optique de garantir et accélérer le processus de construction d’une Afrique fédérale.

L’insuffisante volonté politique des chefs d’États

Les résultats atténués, voire décevants dans le domaine de l’union de l’Afrique, sont la conséquence réelle d’une absence de volonté politique. Plusieurs fois, les sommets de l’organisation de l’unité africaine ont donné naissance à de très bonnes intentions qui malheureusement n’ont pas eu, ne serait-ce qu’un début d’exécution. Aussi, beaucoup d’élans ont été freinés parce qu’ils n’ont pas été soutenus jusqu’à leurs aboutissements par les décideurs africains que sont les chefs d’États et de gouvernement. A peine les sommets sont achevés que s’estompe brusquement la prise de conscience subite et euphorique qui a soutenu ses décisions et résolutions[1].

Il y a donc un problème de volonté politique, une volonté de construire ensemble l’unité du continent. Et cette attitude des chefs d’États africains marque à n’en point douter le déficit de volonté politique. Car, il y a effectivement un déficit entre une décision prise, et la volonté de l’appliquer. Les systèmes de gouvernement en Afrique fonctionnent de telle façon que seul le chef de l’État, détenteur de l’exclusivité du pouvoir, peut imprimer une marque réelle à une action en décidant d’y engager les populations. Mais, malheureusement, très peu se sont jusque-là engagés, de façon individuelle, à créer des conditions favorables à l’unité[2].

Au-delà des déclarations réticentes des chefs d’États, rien n’est entrepris pour asseoir déjà au niveau de chaque État, une politique propice à l’unité. Et cela complique d’avantage sa réalisation. Dans un tel contexte, c’est avec beaucoup de difficulté qu’une Afrique fédérale se réalisera. Cette réticence observée chez les gouvernements africains est peut-être la crainte de perdre certains aspects de leurs souverainetés.

L’abandon difficile des souverainetés

L’on se rappelle encore que c’est l’hésitation entre l’abandon de souveraineté pour se fondre dans un grand ensemble : les « États-Unis d’Afrique » et l’option de coopération au sein d’une organisation panafricaine qui a engendré dès le départ des débats sur la forme que devrait prendre l’union du continent. Pourtant, après un consensus, il a été adopté que l’unité de l’Afrique soit progressive. Chaque État conservant le droit de jouir pleinement de sa souveraineté nouvellement acquise au prix de grandes batailles pour la majorité.

Alors que l’idée de fédération des États africains est à nouveau d’actualité, le débat rejaillit. Peut-on réaliser à l’instar des États-Unis d’Amérique, l’unité de l’Afrique sans que les États africains ne consentent à concéder partie ou même totalité de leurs souverainetés dans des domaines spécifiques tels la défense et la télécommunication, la diplomatie ou encore certains aspects du pouvoir politique ? Il est clair que les gouvernements africains ont un dilemme entre concéder ou ne pas concéder des aspects de la souveraineté de leurs États, pour abandonner des aspects de leur pouvoir à un exécutif supranational suscité par une union des Africains. Pendant trois décennies, les africains se sont consolidés et leurs élites veulent s’affirmer comme dirigeants politiques. Il est de nos jours plus difficile dans ces conditions, de convaincre les dirigeants d’États africains, ayant pour la plupart accédé à la magistrature suprême bien après l’indépendance, de se défaire d’une partie de leur pouvoir, et fondre dans l’union du continent. En effet, si chaque État jaloux de son indépendance et de sa souveraineté entend n’en concéder aucun aspect à un exécutif, ou ne serait-ce qu’à un organe qui agirait pour lui et en son nom, dans des domaines spécifiques, il est évident que l’idée de fédération africaine aura de la difficulté à simplement avancer. Ce faisant, les gouvernants semblent avoir peur qu’un organe, au nom de sa contenance supranationale, ne vienne leur imposer, et cela contre leur gré, des dispositions dites émanant de la majorité. Ainsi, cette attitude protectionniste a de tout temps, et en tout lieu constitué une plaie grave pour la marche de la fédération africaine.[3] De même que les particularismes tribaux ou encore la diversité des monnaies. Surtout lorsque l’on sait que : « le destin de l’homme se joue sur la monnaie »[4]

Certes, le projet d’État fédéral africain connaît une gestation, une évolution qui n’est pas semblable à celle d’un long fleuve tranquille. Toutefois, ces difficultés au regard de la marche actuelle de l’Afrique n’ont pas pu faire écrouler tel un château de cartes la possibilité de réalisation d’un État fédéral africain dont la naissance heureuse ne cesse de pointer à l’horizon comme le levé du soleil…


Notes :

[1]A ce propos, AMANDA WA KAMANDA, secrétaire General adjoint de l’O U A confiait au journal le monde ceci : « lorsque les chefs d’Etats sont ensemble, il y a une certaine prise de conscience qui revient à la surface accompagnée d’une certaine Euphorie. Très facilement, ils identifient clairement les problèmes et les objectifs. Mais, ils ne précisent pas toujours comment il faut réaliser ce qu’ils veulent. Ensuite, ils se séparent, et puis, tout le monde oublie. Comme s’ils se livraient à un rituel sacramentel au quel personne ne peut déroger »
[2] En Libye, pays de l’initiateur du projet, pendant que le projet d’union du continent était déjà lancé, l’expulsion des étrangers noirs dans le courant du mois d’octobre 2000, sans que les autorités Libyennes ne les empêchent, marque clairement le fossé qui existe entre les objectifs voulus et la préparation du cadre de leur réalisation. Alors que KADHAFI prône l’unité du continent. Il aurait fallu qu’il se garantisse que des mesures concrètes et réels sont prises en Libye pour accompagner sa réalisation effective.
[3] Ayant acquis l’indépendance, les jeunes Etats africains conçoivent mal que leur souveraineté puisse être dissoute dans une mosaïque qui pourrait réduire leur pouvoir suprême. En sus, la quasi majorité des leaders africains avaient personnalisé et personnifié le pouvoir. C’est ainsi qu’ils étaient appelés guide, père fondateur, vieux sage éclairé… D’ailleurs, se poser la question de savoir pourquoi le pouvoir se divinise en Afrique revient à se demander qui à donner du parfum à la fleur ou au coq des plumes rutilantes. Sans son parfum, la fleur n’attire plus l’abeille ; sans ses plumes, le coq ne séduit pas la poule. Donc, sans l’honneur, le pouvoir ne saurait passionner les chef d’Etats africains. Cet état de fait obstrue à plus d’un titre l’unité continentale. De ce fait, le Libéria indépendant depuis 1847, l’union Sud-africaine devenue membre du Commonwealth en 1910, et l’Ethiopie qui a recouvré l’indépendance en 1942, constitue des exceptions. Les autres Etats Africains ont encore que quelques mois d’existence, ils sont jaloux de leur souveraineté et ne souhaitent pas en délégué la moindre parcelle. Les gouvernements Mauritaniens qui prennent des distances vis-à-vis de l’Afrique noire, ainsi que le Nigeria, qui dans un contexte d’indépendance, qui groupe la plus grande masse de la population de l’Afrique noire, acceptera mal de déléguer au Ghana une partie de ses pouvoirs dans le cadre d’une fédération Ouest africaine, sont assez illustratifs à cet égard
[4] Voir dans ce sens l’ouvrage de l’économiste Joseph Tchundjand Pouémi dans son livre Monnaie, servitude et liberté