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Entretien avec Maboula Soumahoro : « La question noire concerne toute l’humanité »

Maboula Soumahoro est universitaire et civilisationniste. Elle enseigne l’Histoire et les études culturelles à la Columbia University-Barnard College, au Bennington College et à l’Université de Tours. Étant une spécialiste des populations noires, née en France, nous l’avons interrogée notamment sur les différences entre la question des Afro-Américains et des Noirs de France.

Quelles sont les grandes caractéristiques de la question noire aux Etats-Unis ?

D’abord la longueur de cette histoire. Les esclaves sont arrivés quasiment en même temps que la colonisation du pays. L’ancrage est très profond. Cette question est aussi vieille que l’histoire des États-Unis.

Il y a évidemment les révoltes, la lutte pour l’abolition de l’esclavage, la traite négrière, la ségrégation, les formes d’exclusions, les violences policières…

Aussi, la spécificité de l’histoire américaine n’est pas comparable à celle d’autres populations noires, car les Afro-Américains ont toujours constitué une minorité numérique. Ils sont principalement nés sur le territoire américain, contrairement à la Jamaïque ou Haïti, par exemple, où il y a eu un grand flux de population depuis l’Afrique. Les Afro-Américains sont, contrairement à d’autres, des indigènes. Ce sont des gens qui n’ont pas connu l’Afrique. Contrairement au Brésil, les États-Unis n’ont reçu qu’entre 5 et 7% d’esclaves, alors que le Brésil en a pratiquement reçu 50%.

Quelles différences avec la France ?

La France est plus hétérogène. Les Noirs de France sont issus de communautés différentes ; d’Outre-Mer, d’Afrique, les anciens indigènes…

La question noire en France est taboue, elle est continuellement nouvelle puisque la France ne reconnaît pas légalement la race, ce qui est contraire à toute l’histoire du colonialisme français.

Aux États-Unis, la question noire est moins taboue puisque la société s’est construite sur des identités raciales marquées et reconnues par la loi. Or en France, avec le Code noir, la polices des Noirs, le fait que « nègre » était synonyme d’esclave au 18ème siècle, on constate que le France a, dans son histoire, su construire et reconnaître cette identité noire. Mais un certain déni contemporain fait que les gens peuvent parfois avoir du mal à s’identifier comme Noir et être reconnu(e)s comme tel(le)s. Certes, il y a eu la Négritude, mais jusqu’à aujourd’hui la République a du mal avec cette identité noire tant que ce n’est pas elle qui la contrôle.

Par exemple, aux États-Unis, il est nécessaire de se décrire selon son ethnie ou sa race dans le formulaire du recensement. En France, cela est interdit depuis la Seconde Guerre mondiale à cause de la Shoah. Or, durant la période coloniale il n’était pas interdit de savoir combien d’indigènes vivaient dans tel ou tel territoire. Le comptage ethnique, la France sait le faire et elle l’a fait.

Êtes-vous favorable à la mise en place de politiques de discrimination positive ?

Tout d’abord cette appellation me pose problème. La discrimination, c’est opérer un choix hiérarchisé.

Certains vont donc bénéficier et d’autres pâtir de ce choix. Pourquoi la République nie l’existence des communautés puis les prendrait en compte pour réparer certains problèmes ?

Le terme lui-même montre le manque d’engagement avec la question qui est posée.

Aux États-Unis, il y a l’Affirmative Action, des moyens forts de l’État pour réparer une situation unique et fondamentalement injuste. Il ne s’agit pas de pitié ou faveur, mais la reconnaissance pleine et entière de torts passés et présents qui expliquent la situation actuelle. C’est une remise à niveau. Une mesure de justice sociale, éducative, historique. Le fonctionnement de base de la société est fondamentalement hiérarchisé, il n’y a ni d’égalité et ni justice. L’Affirmation Action, dans l’idéal, devrait être radicale, le but étant de refonder la société.

Or, la discrimination positive française, au-delà du non sens linguistique et de la mauvaise traduction, est un non-sens juridique puisque de fait il y a une égalité en droits supposée.

Par exemple, la parité, c’est la réparation des inégalités liées au genre. Or on a problème lorsqu’il s’agit de races.

Pourquoi était-ce important pour vous de fonder le Black History Month ?

Je ne l’ai pas fondé, le mien était peut-être plus visible, davantage médiatisé. En 2012, ce qui nous a intéressés était de mettre à l’honneur des richesses et des savoirs qui sont généralement invisibles. Et donc, d’affirmer publiquement et ouvertement l’existence de ces cultures.

À l’origine le Black History Month a été fondé par Carter G. Woodson en 1926. Plus tard, au cours des années 1970, la semaine de février (Negro History Week) est devenue le mois de l’histoire Noire, promouvant des différents apport culturels, politiques, etc. des Afro-Américains au sein de la nation américaine. Il y a désormais le mois des Noirs comme il y a le mois des femmes.

Dès 2013, on a essayé de transformer cette activité et l’adapter plus spécifiquement à l’Hexagone car en France, on a souvent tendance à prendre comme repère les États-Unis. Nous l’avons donc mis au mois de mai pour nous distinguer, car il y a une histoire des Noirs en France. L’idée est de faire perdre le complexe des Noirs de France par rapport aux Afro-Américains.

Vous définissez-vous comme afro-féministe ? Pourquoi l’afro-féminisme est-il important selon vous ?

On a tendance à m’y associer, mais je ne me définirais pas comme telle.

Oui, l’afro-féminisme est important ne serait-ce qu’en terme d’analyses sociales et politiques.

L’afro-féminisme implique la prise en compte de la notion d’intersectionnalité, c’est-à-dire l’imbrication des formes d’oppression qui s’abattent sur des populations : race, genre, classe,  sexualité, etc. Tout ça ne peut pas être traité séparément, donc c’est important. La seule limite serait la mauvaise compréhension du mouvement. L’afro-féminisme, c’est une analyse globale, radicalement inclusive.

Quels sont les enjeux et défis à venir des populations Noires à travers le monde ?

Je dirais avant tout qu’ils sont éducatifs et psychiques. Par le biais de l’éducation, il faut donner de la valeur aux choses non enseignées, aux lieux, etc. Il faut accéder aux savoirs et combattre le manque de connaissances. Par exemple, pour parler d’actualité, peu de personnes savent où est la Guyane, pourquoi est-elle française, ses maux socio-économiques, etc. Pourtant, la Guyane, elle existe.

Ensuite, les enjeux sont également d’ordre psychique car il faut pouvoir se réinventer, être dans le monde de manière différente, transformer nos sociétés. C’est Fanon et d’autres qui nous ont déjà enseigné cela. Pour cela, il faut que tout le monde change. La question des Noirs concerne toute l’humanité, pas que les Noirs.

Avez-vous un dernier mot ?

Force et courage à la Guyane !