Françoise Vergès : « L’absence d’études des mondes africains et diasporiques est un symptôme bien français »

Françoise Vergès est politologue, titulaire d’un doctorat en Sciences Politiques de l’université de Berkeley. Défenseuse historique du féminisme et des luttes antiracistes, elle est auteure de nombreux ouvrages sur ces thématiques dont le dernier en date, Le Ventre des Femmes, a été publié en 2017 chez Albin Michel. (Crédits photos : Jean-Luc Lubrano)

Pouvez-vous nous rappeler votre parcours et les causes que vous défendez aujourd’hui ?

Je n’aime pas trop faire de mon parcours quelque chose d’exemplaire pour mes engagements. Je veux dire que les parcours sont très divers, il n’y a pas de déterminisme. Ensuite, un résumé de mes itinéraires peut donner l’image d’un chemin tracé alors que le mien a aussi été fait de détours, de chemins pris au hasard de rencontres et de choix qui s’offraient à moi. Un résumé ne peut refléter tous les pourquoi et comment. D’une certaine façon, je crée un itinéraire qui ne rend pas compte de tous ces tours et détours. Mais une chose a beaucoup compté et compte encore : d’avoir été témoin des combats politiques de mes parents, un couple de communistes anticoloniaux et féministes, et du peuple réunionnais luttant contre la plantocratie, les fraudes, la droite, le racisme, les inégalités. J’ai gardé le souvenir d’un grand courage physique et moral, d’une détermination et j’ai appris que la lutte est toujours longue et semée d’embûches mais ça n’enlève pas l’espoir, la joie aussi.

Le sentiment d’appartenir à un réseau de luttes internationales était très fort. Sur cette petite île, les luttes du peuple mozambicain, du peuple vietnamien, la révolution cubaine, la révolution algérienne, les luttes dans la région de l’Océan indien contre les impérialismes, les luttes des femmes trouvaient un large écho. J’ai grandi dans cette atmosphère, et dans une maison où on était encouragé à lire romans et essais, à écouter de la musique, à lire les journaux, à nous intéresser au monde qui nous entourait et au monde plus large. Aucune différence entre garçons et filles. Mes parents emmenaient leurs enfants partout, dans les meetings politiques, les réunions, et nous avons connu toutes les facettes de la culture et de la société réunionnaise. Quand j’ai quitté La Réunion, j’étais adolescente et je suis allée à Alger où j’ai passé mon bac au lycée français. Je suis restée en Algérie un an après le bac, et je suis retournée pendant des années dans ce pays. En France, j’ai rapidement abandonné mes études et milité dans plusieurs groupes, l’Union  générale des travailleurs réunionnais en France (UGTRF) qui se battait contre le BUMIDOM, le colonialisme français et pour l’abrogation de l’Ordonnance Debré, dans des groupes antiracistes et féministes. J’ai été à partir de 1979 journaliste et éditrice à des femmes, la maison d’édition du groupe « Psy et Po » du MLF. Je suis partie aux USA en 1983, j’y ai travaillé avant de reprendre des études universitaires. Je suis revenue en Europe en 1995, ai enseigné en Angleterre, entre 2007 et 2010, je suis à La Réunion où je travaille à un projet de musée qui a été annulé par la droite. Je reviens en France en 2010 et depuis 2014, je suis titulaire de la Chaire Global South(s).

Mes « causes » : contre l’injustice, toute forme d’injustice, contre le capitalisme racial qui est inséparable du sexisme et contre l’impérialisme. Ensuite, c’est selon le contexte. Il faut savoir se remettre en cause, comprendre ce qui fait obstacle aux alliances, comment divisions et segmentations sont fabriquées. Il faut comprendre comment le consentement aux formes d’oppression s’obtient (il faut lire Césaire, Memmi, Fanon, Cabral, Angela Davis, etc. ) pour mieux développer une dissidence.

Y-a- t-il un évènement particulier qui a éveillé cette flamme en vous ?

Aucun événement particulier. Plutôt une éducation : avoir été éduquée à observer le monde autour de moi, à ne rien considérer comme « naturel ». Nous vivons dans un monde socialement construit, la pauvreté, le racisme, le sexisme ne sont pas des phénomènes mécaniques. Ce n’est pas comme la terre qui tourne autour du soleil. La suprématie blanche n’est pas un phénomène spontané, il faut constamment nourrir cette idéologie, constamment rappeler aux blancs/blanches qu’ils/elles sont « Blancs », comme aux personnes de couleur qu’elles n’ont pas « ce qu’il faut » pour être pleinement humaines.

Dans « Le Ventre des Femmes », vous racontez comment la République française a organisée l’avortement et la stérilisation forcée des femmes de La Réunion dans les années 70. Quelle est l’origine de cette histoire et pourquoi est-elle si peu connue ?

Je ne vais pas reprendre tout l’argument de mon ouvrage ici. Ce que je peux dire ici, en suivant la remarque de Cedric Robinson c’est que pour écrire de nouvelles théories, il faut écrive une nouvelle histoire. Le fait que dans les années 1970, l’avortement était un crime en France mais encouragé dans les départements d’outre-mer et que la contraception sérieusement entravée en France malgré la loi Neuwirth de 1967 y était librement distribuée et même imposée ne constitue pas pour moi un paradoxe mais un véritable choix politique. L’Etat décide qui peut donner naissance et qui ne doit pas. C’est une politique de classe, de genre et de race.

Ce scandale a disparu des récits féministes français – bien qu’il ait fait la première page de journaux nationaux en 1970 et 1971 – parce que  ces récits sont enfermés dans un cadre franco-français qui choisit d’ignorer que l’État français, même après l’indépendance de l’Algérie et du Cameroun, continue à exercer sa domination sur des peuples et leur terre.

Pour écrire l’histoire de la gestion du ventre des femmes par l’État français – politique nataliste pour les femmes blanches/ antinataliste pour les femmes noires (qui désignent ici toutes les femmes racisées) – on ne peut donc pas se contenter d’un récit d’une épopée féministe française qui masque la dimension raciste et sexiste de cette politique.

Quelle est votre définition et votre vision du féminisme ?

Résolument antiraciste, anticapitaliste et anti-impérialiste. Les autres « féminismes » – corporate, fémonationalisme, alter-féminisme –  sont des dévoiements, mais surtout révèlent une idéologie de ce que devrait être la libération des femmes. Une parité avec les hommes, mais quels hommes ? Dans quelle société ? La libération des femmes a un objectif de justice sociale, de lutte contre les politiques de dépossession et de colonisation, celles d’aujourd’hui tout en luttant contre la masse d’injustices et d’inégalités héritées du colonialisme et de l’impérialisme. Le capitalisme néolibéral, la militarisation croissante du monde, les changements climatiques, les combats des peuples autochtones, des LGTBI, pour l’accès à la terre, contre le travail sous-payé et sous-qualifié dans lequel les femmes sont la majorité, toutes ces thèmes sont des questions féministes.

Que pensez-vous des courants afro-féministes actuels en France ?

C’est très bien. Je cite Frantz Fanon : « Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, l’accomplir ou la trahir ».

Selon vous, la lutte antiraciste en France doit-elle être revue ? Que pensez-vous des associations telles que le CRAN ?

Je ne dirai pas qu’elle doit être revue. Avoir insisté pour faire comprendre que le racisme n’est pas une attitude personnelle, mais une structure, qui traverse les institutions de l’État a été très important. Il faut construire des alliances, surmonter les divisions en les discutant, en les analysant. Ne pas avoir peur de les confronter. Le pouvoir organise la division à l’intérieur de soi (toutes les interdits, complexes, formes d’aliénation qu’une personne racisée éprouve et qu’elle doit surmonter) et entre les opprimés. C’est vieux comme le monde, l’effort des opprimé.e.s est donc de lutter contre la division et la segmentation. C’est un travail qui peut être long et difficile mais qui est fondamental. Je ne vois pas comment la lutte antiraciste politique pourrait faire l’économie de cette étape particulièrement dans un contexte où le « racisme sans race » déjà discuté par Etienne Balibar dans Race, Classe, Nation est devenu hégémonique. Ce que j’ai essayé de dire dans « Les racistes non-racistes » (Le Monde, 13/12/2017) où j’écrivais : « Le raciste non raciste pense que des éléments de sa vie personnelle, la couleur de peau de quelques-uns de ses amis, ses voyages dans des pays où vivent des Noirs ou des Arabes, sa nièce ou sa belle-sœur noire ou maghrébine, ou même un chèque donné à une association antiraciste, sont des preuves qu’il aime tout le monde, ne fait pas de différence et n’est PAS raciste ! Il se sent mortifié d’être pris pour un raciste. Il proteste, gronde. », et concluait : « En fait, ils ne veulent pas parler de racisme, ou dans le cadre qu’ils mettent en place. La méthode est souvent celle de l’interrogatoire : donnez des preuves ! Expliquez-vous ! Ce ne serait pas au raciste non raciste de s’expliquer, mais à l’antiraciste peu à peu mis dans la position du coupable. Le raciste non raciste prend, lui, la posture de la victime. »

Une association comme le CRAN joue un rôle de sentinelle, elle attire l’attention sur des faits de racisme, ceux qui sont « visibles » (racisme dans le foot par exemple) et ceux qui sont moins « visibles ».

A quel degré peut-on ressentir encore les conséquences de l’esclavage et de la colonisation en France ?

Vous devez déjà vous demander si la situation des anciennes colonies esclavagistes – Guadeloupe, Martinique, Guyane, La Réunion – n’est pas notamment une conséquence de l’esclavage. Le choix d’une monoculture, d’une économie de rente, de grandes plantations, de suprématie blanche, d’une main d’œuvre racisée, vulnérable, réduite au statut de meuble, puis après l’abolition de l’esclavage, toujours précarisée, l’accès au foncier interdit, le racisme organisant toujours la société, une dépendance économique. Aujourd’hui des sociétés où des taux de chômage effarants perdurent depuis des décennies, des villes classées parmi les plus pauvres de France, des taux terribles d’illettrisme, une incroyable dépendance aux grandes compagnies françaises, des terres polluées par des pesticides interdits en France, une urbanisation sans grande cohérence, des milliers de familles mal logées…, et pour les Français de France, des territoires où s’installer sans aucune hésitation et profiter de privilèges acquis par l’histoire coloniale.

L’image négative de l’Afrique sub-saharienne, des Noir.e.s dans l’imaginaire, l’illusion que le continent africain n’avait pas d’histoire, qu’il n’y avait pas de grandes villes, des universités, des royaumes, du commerce…

L’existence de l’idéologie de la supériorité blanche, la croyance que tout a commencé en France et en Europe, les idées de liberté et d’égalité, l’idéologie de la mission civilisatrice que l’on retrouve dans celle da la Francophonie où la langue française est supposée apporter les idéaux de l’égalité femmes/hommes, du progrès… L’existence de la Françafrique.

Ne soyons pas bernés par les nouveaux habits de ces constructions – on nous dit que le gouvernement tournerait le dos aux vieilles pratiques, que ces dernières seront définitivement « modernes » (un mot devenu creux à force d’être mis à toutes les sauces). Etudions ces nouvelles configurations.

Cette histoire et ses conséquences sont-elles assez connues en France ? Faudrait-il davantage les enseigner ?

Elles ne sont évidemment pas assez connues en France. La traite et l’esclavage ne sont absolument pas considérés comme des évènements centraux pour comprendre comme s’est construite la société françaises, ses modes de consommation (sucre, café, tabac…), sa vision du monde à travers la colonisation, l’image d’une « France présente sur tous les océans », du « pays des droits de l’homme ». La « république » est toujours présentée comme innocente des crimes mais c’est sous la Troisième république que l’empire colonial post-esclavagiste se déploie, que les guerres meurtrières de conquête se poursuivent, que les zoos humains existent, que la « science des races » se développe.

La république comme système de lois et d’institutions doit se décoloniser. En sera t’elle capable ?

Plus largement, pensez-vous qu’il manque un enseignement des Black Studies en France, comme c’est le cas aux Etats-Unis ?

Pour les Etats-Unis, il faut toujours rappeler que les Black Studies, les African-American Studies, les Postcolonial Studies, les Feminist Studies, etc., ont été créés à la suite de luttes parfois très dures d’étudiant.e.s qui ont occupé les universités, organisé des grèves, des protestations. Ces départements sont venus d’en bas, des luttes. Jamais les autorités n’ont spontanément décidé de créer et financer ces départements. Ensuite, ils ont absolument aidé à produire de nouveaux récits, de nouvelles théories, de nouvelles méthodologies. Mais ne soyons pas trop naïfs, ils sont attaqués par la droite raciste et sexiste. Racisme, sexisme, et discriminations de classe existent toujours et se renforcent même avec la privatisation des universités, l’augmentation des frais d’inscription. Le montant de la dette estudiantine est stupéfiante ! Et pour les étudiant.e.s racisé.e.s, l’université n’est toujours pas un lieu d’épanouissement naturel. Elles/ils ont à faire face à un enseignement qui n’est pas décolonisé et déracialisé. Les professeurs et étudiant.e.s qui soutiennent B.D.S. sont harcelé.e.s, l’argument totalement malhonnête du « racisme anti-blanc » existe.

Cependant, il est évident que l’absence de départements d’études coloniales et postcoloniales, d’études des mondes africains et diasporiques, est un symptôme bien français. En 2018 ( !), ça n’existe toujours pas. Pas de Chaire sur l’esclavage au Collège de France, l’idée d’un musée sur l’esclavage et la colonisation semble un mirage mais même s’il advenait, vu l’état des études sur des musoégraphies adaptées, on a peur de ce qui serait proposé.

Un message d’espoir pour les jeunes générations ?

Le chemin de la liberté est long, mais aussi plein de satisfactions, d’espoir et de joie. On découvre la solidarité, on lit, on s’ouvre l’esprit. Sans sous-estimer l’adversaire, on le surestime pas.

Les jeunes générations disposent de tout un corpus théorique, poétique, musical, artistique. Elles font face avec toute leur énergie et créativité à de nouveaux défis mais c’est toujours le même vieux monde, qui se déguise régulièrement en « nouveau monde », dont il faut se défaire.