Économie & Finance, Entrepreneuriat

Le boom entrepreneurial africain actuel peut-il sauver le continent ?

Après plusieurs décennies de pessimisme à l’intérieur comme à l’extérieur de ses frontières, l’Afrique est en train de connaître une envolée d’optimisme qu’inspirent les exploits de ses start-ups et PME. Cette initiative kenyane iCow qui propose par SMS des informations essentielles aux agriculteurs pour la gestion quotidienne de leurs fermes, ou encore cette start-up Will&Brothers qui ambitionne de produire des drones au Cameroun, pour ne citer que celles-là, sont en effet parfaitement méritoires. Et ce n’est pas l’annonce en juillet 2017 par Jack Ma, le fondateur d’Alibaba, du lancement avant la fin de l’année d’un fonds de 10 millions USD d’appui aux jeunes entrepreneurs Africains qui va brider cet élan entrepreneurial. Qu’elle soit de nécessité ou d’opportunité, la nouvelle dynamique entrepreneuriale africaine suscite l’espoir d’un rééquilibrage des rapports de forces entre un secteur public historiquement dominant et ultraconservateur, et un secteur privé désormais plus ambitieux et réformiste. Le foisonnement d’initiatives économiques portées par des jeunes et des femmes résout patiemment un défi du développement souvent ignoré qu’est l’émancipation mentale, ou en d’autres termes la réalisation de ce que Barack Obama avait résumé en Yes We Can ! Mais ce mouvement porte-t-il en soi la promesse d’une libération durable des formidables énergies positives du continent dans tous les domaines ?

Le développement des consciences et des mentalités est à l’œuvre

Quand un jeune se fait à l’idée qu’il peut réussir sa vie en montant son projet et en créant sa boîte, il change de paradigme. Il passe du statut d’assisté ou d’éternel employé à celui de créateur d’opportunités socio-économiques pour lui-même et pour la société, il participe activement à cette opération de réappropriation des destins individuels et collectifs. C’est cette prise de conscience et cette démarche de reconquête de soi qui sont en cours en Afrique. Le mouvement n’en est qu’à ses débuts mais il fait déjà de l’Afrique le continent où l’intention d’entreprendre est la plus forte au monde (cf. Global Entrepreneurship Monitor 2016-2017). Il est porteur de mutations économiques d’une ampleur sans précédent car la puissance démographique en Afrique est sans égale. Beaucoup d’apprentis entrepreneurs échoueront sans doute, comme sous d’autres cieux, mais n’est-ce pas en échouant qu’on apprend le mieux ? En tout état de cause, ce mouvement entrepreneurial est susceptible d’accompagner les économies africaines -aujourd’hui tirées par les matières premières- vers un développement porté par l’efficience -via les industries manufacturières- et par l’innovation, pour paraphraser Michael Porter. Une nouvelle perspective qui succède à des croyances, entretenues depuis les indépendances, en la toute-puissance des filiales locales des multinationales étrangères, perçues comme seules capables de générer des emplois formels, ou de parler le dialecte international des grands contrats et des levées de fonds sur les marchés financiers. Les femmes et jeunes Africains ont également longtemps cru en l’omnipotence de l’Etat, ou de ce qui en tient lieu c’est-à-dire l’organisation des coalitions élitaires nationales.

Dans un contexte encore marqué par la domination élitaire

Les coalitions dominantes à la tête des Etats sont constituées de puissantes élites économiques, politiques, militaires, religieuses ou spirituelles qui détiennent et exercent le pouvoir. Elles ont, en Afrique comme dans d’autres régions dites en développement, dominé les champs économiques et politiques depuis les indépendances. En effet, les élites politiques sont en même temps membres du gouvernement et de la haute fonction publique, présidents ou membres des conseils d’administration des entreprises parapubliques, et influents actionnaires discrets des principales entreprises privées. Dans ces environnements institutionnels où ‘conflit d’intérêt’ est un concept tabou, elles manipulent de manière ostentatoire diverses formes de rentes et privilèges (nominations, promotions, postes dans les administrations et entreprises d’Etat, médailles, missions et perdiems, dividendes, pots-de-vin, licences d’exploitation ou d’importations, autorisations administratives, exonérations fiscales, etc.), elles limitent aux seuls membres de leurs réseaux l’accès aux opportunités économiques et politiques afin d’assurer la pérennité des régimes. De sorte que ceux qui refusent la complaisance et affichent un esprit critique, c’est-à-dire cette grande qualité humaine qui favorise l’innovation et le progrès, sont marginalisés voire exilés, tandis que ceux qui démontrent un persévérant esprit de flagornerie sont susceptibles de réussir. Le dynamisme entrepreneurial en cours démantèlera peu à peu ces systèmes d’un autre temps en consolidant l’autonomie économique des non-élites qui hier n’avaient d’autre perspective que de servir de disciples dans des rapports gurus/disciples au sein des réseaux élitaires. En effet, les non-élites qui dépendaient des réseaux élitaires pour (sur)vivre développeront désormais leurs revenus indépendamment des rentes élitaires ou en bonne (meilleure) intelligence avec les élites. Progressivement, les entrepreneurs amélioreront leurs conditions de vie et, en devenant des contribuables avertis, ils transformeront les rapports d’assujettissement d’antan en rapports de responsabilité élus-citoyens bien moins inégalitaires. Les non-élites s’alimenteront ainsi de ce que Schumpeter avait appelé « l’influence pédagogique des expériences favorables » qui fait des succès des uns des sources d’inspiration pour d’autres, et entretient le cercle vertueux du progrès.

Aujourd’hui, les entrepreneurs Africains sont unanimes : les Etats et les administrations publiques doivent absolument résoudre leurs persistantes inerties et inefficiences qui brident les initiatives économiques. Mais cela ne va pas de soi. Dans l’histoire d’autres environnements aujourd’hui prospères, le foisonnement d’organisations économiques et la pression réformatrice des non-élites ont fini par dépasser les coalitions élitaires car, même si leur sens de l’imagination pour conserver les rentes est illimité, leurs capacités de manipulation sont par définition humainement limitées. A la longue, les élites n’ont pas eu d’autre choix que d’ouvrir les accès à plus de non-élites par des réformes pro-secteur privé et pro-pauvres. Anticipant cette évolution en Chine, le gouvernement de Deng Xiaoping a par exemple franchi un cap entre 1980 et 1985, dans le cadre de la stratégie des Quatre Modernisations, en affectant à l’agriculture familiale les moyens financiers et techniques adéquats pour rendre les foyers ruraux auto-suffisants et excédentaires, ce qui a permis de sortir en quelques années des millions de Chinois de la pauvreté. Cela étant, certes un tel renforcement du pouvoir des non-élites s’est avéré inéluctable dans l’histoire des peuples, mais il a été relativement lent, de l’ordre de plusieurs décennies à plusieurs siècles.

De l’entrepreneuriat économique à l’entrepreneuriat politique

Le triple équilibre idéal tarde à se mettre en place en Afrique, c’est-à-dire celui qui associe le secteur public, le secteur privé, et la société civile (au sens d’organisations à but non lucratif), un secteur incitant l’autre et contrôlant ses excès ou ses manquements dans de subtiles relations d’interdépendance. Le secteur public et la société civile se transforment plus lentement que le secteur privé. Alors que les organisations de la société civile manquent de modèles pérennes de financement et d’expertises, le recul des performances du secteur public dans nombre de pays d’Afrique subsaharienne a même été observé lors de l’évaluation 2016 de la qualité des politiques publiques que la Banque mondiale réalise régulièrement. Au-delà des répercussions des crises budgétaires actuelles en Afrique, le secteur public souffre plus fondamentalement des survivances de cette génération de régimes élitaires paternalistes et patriarcaux dont la lente fin de vie a été amorcée au sortir des années dites de braise et des plans d’ajustement structurel. Certains pays Africains qui ont depuis lors profité d’un exceptionnel leadership tiennent régulièrement les premiers rangs des classements de la Gouvernance ou du Doing Business parce que ces leaders rendent pleinement justice aux efforts de leurs entrepreneurs en leur facilitant la vie. Un soutien appuyé à chaque pilier du triple équilibre parachèvera le moment venu les fondations de systèmes étatiques véritablement engagés dans un mouvement d’ensemble d’amélioration continue. La renaissance africaine, le développement inclusif, c’est-à-dire cette dynamique de progrès qui associe tout le monde et profite à chacun, sont à ce prix.

D’ici là, ceux qui rêvent d’une révolution développementale immédiate en Afrique tirée par les start-ups, à la Macron qui a réussi sa start-up politique en France, seront les pessimistes de la prochaine décennie à l’égard de l’Afrique. En guise de clin d’œil, ce qu’il est désormais convenu de qualifier de révolution en France depuis mai 2017 doit encore démontrer ces attributs à court terme ; c’est le ‘révolutionnaire’ Macron lui-même qui le proclame : « la France, on ne la réforme pas, on la transforme en profondeur », or transformer en profondeur un pays prend au moins une décennie. En tout état de cause, la transformation des pays africains prendra une génération, c’est-à-dire plutôt horizon 2040 (ceteris paribus) et l’Afrique s’appuiera sur cette forte et énergique démographie qui est son meilleur atout. Cela nécessite dès maintenant l’engagement d’une nouvelle génération de jeunes Africains, imprégnés de l’impératif, en soi révolutionnaire, de promouvoir le Bien Commun en Afrique dans un contexte de pleine souveraineté. Ces entrepreneurs d’un autre genre seront porteurs d’un récit et d’un idéal panafricains résonnant avec l’histoire multimillénaire de l’Afrique qui est à la fois singulière et universelle. Cependant, l’Afrique n’a pas besoin d’un panafricanisme béat, désincarné et déterritorialisé. Alors que les pays gagnent en complexité, concevoir le continent uniquement dans sa globalité a ce zeste de condescendance et de négligence de ce que chaque Etat a, de fait aujourd’hui, la responsabilité historique de construire les fondations du continent unifié de demain, et par conséquent celle de ne pas demeurer le maillon faible de l’Union. Aujourd’hui, la témérité que transpirent manifestement des projections géostratégiques sommaires ou un rejet primaire et irréfléchi des anciens colonisateurs risque de dépouiller le grandiose projet panafricaniste de sa portée libératrice en le plombant de prétentions par trop revanchardes. L’intégration africaine est la charrue, la consolidation des Etats le bœuf. Placer l’un avant l’autre est une fuite en avant insensée. Et d’ailleurs pense-t-on que la difficulté chronique des Etats africains à financer de manière endogène l’Union Africaine et les organisations régionales s’explique seulement par la nonchalance ou l’inconscience des dirigeants Africains ? Il va de soi que l’idéal panafricain motivera et séduira d’autant plus les Africains et leurs dirigeants qu’il s’appuiera sur des pays souverains, sûrs et prospères.

En somme, la révolution entrepreneuriale en cours ne libèrera pas seule l’Afrique, elle doit s’accompagner d’une révolution politique. Dans chaque pays, quelques individus, associations et organisations dites de la société civile, loin des pratiques politiciennes partisanes, sont déjà à la tâche depuis quelques années mais ils ne représentent pas encore une masse critique et souffrent du syndrome du pionnier. La nouvelle génération de révolutionnaires Africains doit envisager, non pas des start-ups politiques, qui décevront forcément par cette prétention à l’ascension exponentielle alors que les environnements socio-politiques nationaux s’y prêtent peu, mais des PME politiques, véritables pépinières d’éducation à l’histoire profonde de l’Afrique, au Bien Commun et à la citoyenneté. Cette génération aura fort à faire au cours des deux prochaines décennies pour susciter des politiques publiques originales et crédibles, véritables alternatives à celles historiquement dominantes des partenaires bilatéraux et multilatéraux au développement qui sont associés à des élites mondiales et nationales rarement libres.